“Matthias il a eu 10…”, voici comment commence banalement une conversation entre collégiens, à la sortie des cours. La scène se passe à Paris en 2014, dans un quartier huppé.

Insouciante et heureuse, la protagoniste – mignonne adolescente incarnée par Adèle Gasparov – dit au revoir à ses copines et son jeune amoureux avant de rentrer chez elle. Ses parents l’attendent et semblent lui préparer une surprise. Ils l’habillent, la maquillent, la coiffent, “Une vraie petite femme” s’exclame son papa (Alexandre Astier) et la mettent dans la voiture.

Sagement, son nounours sur les genoux, elle est loin de se douter que la surprise préparée par ses géniteurs est un mariage forcé avec un vieil homme qui n’hésitera pas à la violer à la fin des 4 minutes 15 du brillant court métrage de la réalisatrice de LOL, Lisa Azuelos. Cette dernière n’hésite pas à rappeler “Le mariage forcé, c’est officialiser le viol comme légal si c’est sur une mineure, cela devient de la pédophilie légale. Ces deux termes, vous le sentez, ne peuvent cohabiter”.

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A l’occasion de la Journée de la Femme, le 8 mars, la jeune femme a présenté son travail pour dénoncer le mariage forcé des femmes. Ce dernier est intitulé “14 millions de cris”, en référence à ce nombre impressionnant de jeunes filles, à peine sorties de l’enfance – et encore – qui voient leur vie brisée par ces arrangements.

Cadrer cette situation en France, de nos jours, semble être disproportionnée, décalée…Certes. Mais sur ces 14 millions de filles, ce n’est pas moins de 70 000 françaises qui s’y ajoutent chaque année dans l’indifférence la plus totale.

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Pour Lisa Azuelos, même si la majorité de ces jeunes filles est issue des communautés turques, maghrébines, d’Afrique noire et asiatiques, il est important d’insister : “Je ne suis pas là pour braquer la lumière sur une population et dire : “Regardez ce qu’ils font à leur femme”. De plus, on a besoin de s’identifier pour être en empathie. C’est pourquoi j’ai choisi de tourner à Paris. Quand les gens vont voir ce film, ils vont ressentir quelque chose qu’ils ne pourraient pas ressentir si cela ne les concernait pas. C’est malheureux mais très humain. Mon métier en tant qu’artiste c’est d’interpeller les gens dans leur sensibilité”

Aux côtés d’Adèle Gasparov et Alexandre Astier, on retrouve Philippe Nahon et la très médiatisée Julie Gayet. “Il faut se servir du système puisqu’on ne peut pas le combattre, explique Lisa Azuelos, pour justifier son choix. Julie qui est plus qu’intelligente a accepté tout de suite. Cela fait deux ans qu’on est en collaboration assez étroite. J’ai notamment participé à son documentaire sur les femmes réalisatrices. De plus, j’ai dû faire appel à des gens prêts à se mobiliser gratuitement et rapidement, donc à des amis comme Alexandre Astier et Philippe Nahon.”

Le film en noir et blanc, la musique (“Everything’s gonna be alright” de Sweetbox) et le charme des acteurs font de ce court-métrage un succès qui nous touche et nous émeut. Espérons qu’il soit plus que cela et qu’un changement de conscience s’opère. Car c’est aussi cela le rôle de l’art, du cinéma et de la publicité : faire évoluer les mentalités quand cela s’impose.

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