“ De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,
Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!“

Paul Valéry, Le Cimetière Marin

 

Le dernier vers est adopté par l’écrivain japonais Tatsuo Hori, qui en fait le titre d’un roman, “Le vent se lève“, écrit en 1937. C’est aussi le titre choisi pour l’ultime long-métrage d’Hayao Miyazaki sorti ce mercredi. Le maître de 72 ans a parlé, ce film sera sa dernière œuvre. Dans toute la sagesse qui est la sienne et dans la plus pure tradition nippone, il préfère se retirer avec panache. “Le vent se lève“ est le salut d’adieu d’un maître que l’animation, le cinéma et le patrimoine mondial regretterons longtemps.

Le scénario est simple. D’ailleurs avec le maître japonais, il l’est toujours. Au début en tout cas car très vite le souffle des protagonistes rencontre amis, ennemis, amour, haine, tristesse, joie et révélation. Des héros que la vie malmène, avale et recrache avec une brutalité que seul l’homme connaît. C’est l’histoire d’un jeune homme, Jiro, qui rencontre en 1923 sa compagne durant le grand tremblement de terre de Kanto. Des années plus tard, il est engagé chez Mitsubishi afin de donner l’envol au A6M1 connu sous le nom de « Zero ». L’ avion est tristement célèbre pour avoir été le plus fidèle allié de l’Allemagne nazie. “Le vent se lève“ est une odyssée onirique et réaliste aquarallée sur la feuille de seconde guerre mondiale. D’ailleurs le vent, « kaze » en japonais, s’illustre dans le nom des guerriers suicidaires japonais Kamikazes.

Le film reprend des thèmes chers au cinéaste. Le vent, la poésie, l’amour, le temps qui passe. Présenté le 1er septembre dernier à la Mostra de Venise, le film avait déjà séduit les critiques. Les avis positifs pleuvent désormais dans la presse et sur twitter.

 

miyazaki_flight

miyazaki_foule

miyazaki_girl

miyazaki_plane

miyazaki_boats

miyazaki_train

“Le vent se lève“ sonne comme un titre magistral à l’œuvre entier d’un Miyazaki vacillant, toujours entre ciel et terre. Le vers emprunté à Paul Valéry devient comme une métaphore des évolutions du Japon et de la France qui s’entrelacent à travers l’histoire. Comme une métaphore de l’art du dernier maitre de l’animation accomplissant la tradition graphique japonaise à travers le style franco-belge. Hayao Miyazaki n’a jamais été aussi contemporain, aussi légitime et aussi respecté. Rarement le réalisateur n’a autant allié l’ombre et la lumière, la douleur et la joie, l’histoire et l’actualité. La brillance des instants se heurte à la froideur des moments.

Le trait pur et pastel détache l’aventure héroïque de l’épiderme de la réalité. Une opération douloureuse pour les non-initiés mais qui ravira les habitués. Miyazaki renoue avec le contexte historique. Une fois de plus, il fait exploser les frontières du réel et de l’imaginaire. Dans la légende des studios Ghibli fondés par le maître en 1985, on dit que le scénario et le storyboard furent livrés le 10 mars 2011. Le lendemain avait lieu le plus grand traumatisme du Japon depuis le séisme représenté dans le film : le tremblement de terre, le tsunami et le cataclysme de Fukushima. Au delà de la légende, tout cela n’a rien d’anodin et Miyazaki s’élève en archétype du sage délivrant son bagage onirique aux générations nouvelles.

Tout cela n’est pas nouveau. La nostalgie, le romantisme passionné et la profondeur du discours a toujours fait partie intégrante des productions de Miyazaki. Il retrouve l’inspiration qu’il avait mit à produire “Le tombeau des lucioles“ en 1988. Le long-métrage observait déjà la folie humaine à travers le prisme de la seconde guerre mondiale. “Le vent se lève“ déchaine déjà les passions. Dans un contexte géopolitique tendu dans l’univers nippon, Miyazaki est taxé d’oikophobe, d’anti-patriotique. En Corée du sud, il est pro-militaire. Quoi qu’il en soit le long-métrage nous apparaît comme une grandiose fresque pacifiste. Et comme la lumière n’existe pas sans les ténèbres, on ne parle pas de paix sans évoquer la guerre. Le film est aussi attaqué pour la présence trop récurrente de cigarettes. On se demande bien ce que les bien-pensants ont d’autre à faire.

 

 

Il y aurait tant à dire sur ce monument et sur tout l’œuvre de Miyazaki. Un conseil personnel, chose que je m’accorde jamais : courez en salle.