Chaque mois Laurent Ponce, directeur des stratégies digitales de Lowe Stratéus et de l’agence One, lâche prise et s’attaque à un sujet de manière totalement libre, décalée et impertinente…
Ce mois-ci, pour la quatrième édition de Free jazz, il nous parle du mauvais ménage que peuvent former la technologie et la communication au point de délivrer des messages totalement incompréhensibles…

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« La technologie est le trou du cul de la science » (Romain Gary)

Posons tout de suite le débat, vieux comme l’invention de le locomotive à vapeur : la technologie, libération ou asservissement ?

Et refermons-le aussi vite: la technologie sans aucun doute possible, est un facteur de progrès. On peut ergoter tant qu’on veut sur la perte de liberté, la cannibalisation du temps libre, le prétendu abrutissement des jeunes – à ce sujet, lisez donc « Hominescence » de Michel Serres, rare voix intelligente et aventureuse au milieu  des discours alarmistes de vieux cons frileux  – mais au final, les statistiques le démontrent avec éclat. Surtout lorsqu’elles sont manipulées par le magicien Hans Rösling dans sa fameuse démonstration.

L’avancée technologique améliore les conditions sanitaires, crée de la richesse, réduit les inégalités de classe et globalement, améliore le niveau de vie – la fameuse fracture numérique n’étant qu’un épiphénomène au regard des vraies avancées que le progrès technique génère. –

Le problème, c’est plutôt lorsque la technologie copule avec le marketing, ou plus précisément, lorsque le marketing la viole.
Et qu’il en devient l’unique finalité – et là vous vous rappelez que vous lisez bien Il Etait Une Pub et pas une thèse sur l’appontage automatique d’avions par asservissement. –

C’est la Marketechnologie, la technologie qui ne sert à rien, à part à se vendre elle-même.

La Marketechnologie, c’est l’expression ultime de nos tendances masochistes les plus profondes.

Et ce masochisme a deux visages, ou deux degrés d’intensité…

Visage #1 – La Marketechnologie en tant qu’HUMILIATION consentie.
Maintenant que ma mère est sur Facebook, on pourrait en déduire qu’enfin, le monde merveilleux de la digitalité s’est ouvert à tous.

Paradoxalement, alors que la stratégie d’Apple en termes d’UX – des produits « baby proofs », qui sacrifient la surenchère fonctionnelle voire les performances techniques sur l’autel de la facilité d’appropriation – semble porter ses fruits – à tel point que pour un bébé, un livre, c’est un iPad bugué -, on peut tout de même s’interroger :
La technologie est-elle réellement soluble dans le commun des mortels ?

Une visite à la FNAC, un Samedi. Une dame âgée observe d’un œil inquiet un téléviseur. Une télé, ou du moins ce qu’elle est aujourd’hui devenue : un monstrueux amalgame de normes techniques, de labels plus ou moins propriétaires, d’innovations brandées à la va-vite pour « enrichir l’expérience » et autres gadgets dont l’utilité est pour le moins douteuse.

Faut-il un BAC+5 scientifique pour choisir un fer à repasser ? Vous pensez que j’exagère ?

En apparence, vous avez raison : le téléviseur type en 2012 paraît tellement plus simple et facile d’utilisation que celui de 1960

 

Maintenant jetons un œil à un échantillon représentatif des normes techniques que l’on trouve stickées au dos d’un téléviseur lambda, appelons-le Jean-Pierre pour simplifier.

 

Jean-Pierre est un téléviseur de pointe, il est au top. On peut par exemple y lire :

fj1

 

ou bien…

fj2

ou bien encore

fj3

Résumons :
3D : OK, on comprend l’idée générale.

Led TV : passe encore, vous pourriez mettre n’importe quoi devant du moment qu’il y a « TV » dans le nom, pas d’inquiétudes…

HDTv 1080p : ah, ça commence à se corser.
Prenons uniquement « HD ». On retrouve l’acronyme dans HDMI et dans TNT HD.
Du point de vue consommateur, une TV est « HD » ou pas, point barre et tous les contenus produits en HD peuvent être lus en HD. D’ailleurs en passant, cette mode d’intégrer le versionning logiciel dans les logos, c’est quoi ça ? hein ? HDMI 1.4… mais 1.4 quoi ? que peut signifier 1.4 pour un consommateur qui veut mater « L’amour est dans le pré » ou « Plus belle la vie », et pourquoi devrait-il faire l’effort de comprendre ? Et 1080 quoi, au fait ?

Ensuite, c’est l’anarchie : afficher comme ça, de but en blanc, du « DLNA certified » du « Clear motion rate »à 400Hz, je précise, c’est sûrement important – et du « Micro Dimming », est-ce bien sérieux ?

Tout ça m’évoque furieusement les pubs pour shampoings enrichis à la « Déméline XB12 » pour en finir avec les nœuds.

Bref, ça fait perdre du temps de cerveau à tout le monde, car en vrai, on y pense, on continue à chercher, on en rêve parfois (« Alors voilà docteur, je marchais dans une rue vide, et soudain un énorme HDMI 1.4 m’attaque et alors l’escalier se transforme en labyrinthe, mais en mode Clear Motion Rate à 400Hz vous voyez ? »)

Et la vraie question est : qu’est-ce qui nous pousse à accepter cette souffrance, si ce n’est un plaisir subtil à en ressentir la morsure humiliante ? À se voir, à chaque fois, un peu plus insignifiant face au Dieu de la Marketechnologie ?

 

Visage #2 : La Marketechnologie en tant qu’AUTO-FLAGELLATION active.
Alors là on va faire court car j’ai plus que 3000 signes.

L’exemple type, c’est la mode des « interactive wrist band » : les Nike Fuelband, JawBone ou FitBit, qui nous promettent un quotidien assisté, amélioré, « enrichi ».

Et puis il y a leur ancêtre à tous : le vrai bracelet électronique dont je ne citerai ici que l’un des quatre piliers fondateurs, le dernier (source WikiPedia) :

(…) Respect de la vie privée : les condamnés doivent voir leurs mouvements limités, pouvoir être retrouvés en cas de fuite ; mais cela ne doit pas être une intrusion dans les détails quotidiens de la vie privée de l’individu.

 

Ce qui est intéressant ici : les Nike Fuelband, FitBit et JawBone vont encore plus loin dans le flicage électronique que les systèmes prévus par l’appareil judiciaire et policier.
Pour une raison simple : leur fonction est précisément « l’intrusion dans les détails quotidiens de la vie privée de l’individu ».

Nous acceptons volontairement, et nous facilitions, cela même que nous considérons comme une insupportable violation de notre liberté individuelle du moment qu’elle nous est imposée. Et j’attends encore que quelqu’un me démontre la véritable valeur ajoutée de n’importe lequel de ces gadgets, pouvant justifier un tel niveau d’intimité consentie.

Et parce qu’un article pseudo-sérieux ne pourrait être complet sans une citation Allemande, voici ce bon vieux Jünger :

« L’esclavage prend de graves proportions lorsqu’on lui 

accorde de ressembler à la liberté » (Ernst Jünger)

Enfin pour clore malgré tout sur une note sympathique, reconnaissons que la technologie, même inutile, est la mère de tous nos geeks. Et qu’indirectement, elle nous a aussi apporté un humour des plus subtils (source : 4chan) :

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« There are two kinds of people :
1 – Those who can extrapolate from incomplete data »